La meilleure réponse aux attentats? #RefugeesWelcome


Alors qu’après le 22 mars à Bruxelles continuent de s’égrainer dans l’actualité les décomptes morbides des attentats à travers le monde, et qu’en nos contrées la surenchère sécuritaire a de beaux jours devant elle, un petit message, telle une prière athée en ce weekend pascal: et si la meilleure réponse à donner aux attentats était l’accueil et la solidarité à l’encontre des réfugiés ?

Mardi 22 mars. Je pars de chez moi à à 9h pour me rendre comme chaque matin à vélo, lorsque le temps bruxellois le permet bien entendu, au Parlement européen, à environ 6 km de mon domicile en suivant le trajet du bus 95(prononcé « nonante-cinq » de ce côté-ci du Quiévrain). A l’entrée du Parlement, une certaine fébrilité est perceptible chez les nombreux agents de sécurité qui demandent de façon inhabituelle des pièces d’identité même aux collaborateurs comme moi munis d’un badge bleu. Apprenant par mon smartphone que deux explosions viennent de retentir il y a une heure à peine à l’aéroport de Zaventem, je comprends le durcissement des consignes de sécurité et tends mon badge sans ciller. Mais mon téléphone se met à tout d’un coup à vibrer frénétiquement. Plusieurs de mes ami-e-s parisiens me demandent par SMS si tout va bien. Leur rétorquant que je ne prenais pas l’avion ce matin mais venais comme tous les jours au bureau, je commence tout de même à me poser des questions. Et c’est là que j’ouvre mon ordinateur et que je comprends que le métro de Maelbeek, à 500 mètres de là où je me trouve, vient d’être touché également par la folie meurtrière. Maelbeek, la station de métro des institutions européennes, un lieu pour moi si familier que je visualise cette fois quasi physiquement l’horreur en cours et prends de suite des nouvelles de mes collègues par le biais des réseaux sociaux. Tout le monde est choqué mais personne ne semble manquer à l’appel, et nous recevons un mail de l’administration du Parlement européen conseillant à tous les fonctionnaires et salariés de rester chez eux. Je décide alors de rebrousser chemin pour rejoindre à la maison ma compagne et ma petit fille qui n’a pas encore six mois. Et c’est à ce moment précis, en pensant à notre bébé et à ses deux petites billes noires lui donnant un regard si intense, que je prends pleinement conscience de tout ce qui arrive, de ce qui nous arrive depuis maintenant des mois: des attentats de Charlie et de l’Hyper Casher de janvier 2015, jours pendant lesquels nous avons selon toute vraisemblance conçu notre petite fille, en passant par les attentats de Paris de novembre dernier, où fébriles depuis Bruxelles, nous suivions les évènements notre bébé dans les bras, abasourdis et inquiets pour tous nos proches habitant la capitale française que nous venions à peine de quitter six mois plus tôt, jusqu’à ce 22 mars et tous ces morts innocents (35 personnes en partance pour les vacances de Pâques ou pour le travail), notre vie, et surtout celle de notre enfant, va-t-elle n’être plus rythmée que par la crainte du prochain attentat meurtrier? Mais quel monde sommes-nous en train de laisser à nos enfants?

Écologiste de cœur et d’esprit, je suis déjà très inquiet de la crise climatique et de l’état de notre planète, promettant aux générations qui viennent « du sang et des larmes ». En plus de cet immense défi, il faut désormais vivre avec au-dessus de la tête l’épée de Damoclès de l’attentat djihadiste, pouvant frapper n’importe qui n’importe où. Alors « que faire? » comme disait l’autre. D’abord prendre pleinement conscience que nous ne sommes pas les plus exposés au risque d’explosion meurtrière. Chaque semaine depuis maintenant des mois, nous entendons dans les médias qu’un attentat aveugle a eu lieu dans telle ou telle partie du monde: TunisJakartaBamakoAnkara, etc. Rien que ce vendredi 25 mars 2016, trois attentats suicide à la voiture piégée ont fait au moins 22 morts à Aden, ex-capitale du sud du Yémen, et un autre a tué une trentaine de personnes au sud de Bagdad, lorsqu’un kamikaze s’est fait exploser au milieu de jeunes à la fin d’un match de foot. Vues d’ici, ces horreurs ne sont tout d’abord pas concevables, et les médias les égrainent, contrairement à celles de Bruxelles ou Paris, entre deux informations capitales comme le énième candidat déclaré pour les présidentielles françaises de 2017 et le résultat d’un match de foot amical. C’est la fameuse « loi du mort-kilomètre » : plus un événement est distant de nous, moins il éveille l’attention, plus les victimes sont éloignées géographiquement et culturellement, moins elles suscitent l’empathie. Cynisme de l’actualité qui prétend décider à notre place de notre conscience et de nos émotions. Et pourtant, pourtant les morts d’Aden ou de Bagdad, de Tunis ou d’Ankara, de Damas ou de Ouaga, ne sont pas moins innocents et humains que les morts bruxellois ou parisiens. A chaque mort injustifié, c’est l’humanité et l’innocence même qu’on assassine.

Partons donc de ce constat pour chercher du sens et une réponse aux attentats. Et c’est bien là que le bas blesse et que toute l’hypocrisie de notre système géopolitique global est d’un coup mise à nu. C’est ce que vient de nous rappeler le Pape François lors du traditionnel Chemin de croix au Colisée à l’occasion de Pâques :

« Ô Croix du Christ, nous te voyons encore aujourd’hui dans notre Méditerranée et dans la Mer Égée devenues un cimetière insatiable, image de notre conscience insensible et anesthésiée. »

Que l’on soit catholique, ou athée comme moi, comment ne pas être d’accord avec cela? Ces milliers de morts en mer, ces dizaines de milliers de personnes, dont une bonne part de femmes et d’enfants, qui se heurtent à nos frontières, meurent sur les routes ou désespèrent dans de misérables camps à ciel ouvert, qu’ont-ils fait pour mériter un tel sort? « Ils se sont donnés la peine de vivre, et rien de plus » pour paraphraser Figaro. Tous ces morts en mer et martyrs de nos frontières ont fui la guerre, le terrorisme et la misère. Ce ne sont pas des « migrants » mais des « réfugiés », des demandeurs d’asile ayant le droit plein et entier à la protection de la part de nos États signataires de la Convention de Genève. L’immense majorité de ces actuels exilés provient de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan ou d’Érythrée, des pays ravagés par des guerres dont les Occidentaux en général et les Européens en particulier ne sont pas exempts de toute responsabilité. Demain, de nouveaux réfugiés arriveront du Yémen, où 8 millions de personnes sur une population de 27 millions d’habitants souffrent aujourd’hui d’insécurité alimentaire et où l’on craint l’établissement d’un nouveau sanctuaire territorial pour Daech. Oui vous savez, le Yémen? Petit État au sud de l’Arabie Saoudite, bombardé par celle-ci depuis tout juste un an, avec des armes fournis par… la France de François Hollande et Manuel Valls. Ceux qui nous promettent de toute faire pour assurer notre sécurité, qui refusent, en dépit des obligations internationales de la France ou de la position politique courageuse d’Angela Merkel (pourtant « de droite » elle), d’accueillir dignement des réfugiés, et qui vendent des armes à Riyad, ce « Daech qui a réussi ». Sans même invoquer l’accord UE-Turquie scandaleux du 18 mars dernier, où les États membres de l’Union européenne n’ont rien trouvé de mieux que de sous-traiter à la Turquie d’Erdogan, le Poutine de la Sublime Porte, la gestion des réfugiés. Là encore en dépit du droit international, comme vient de le rappeler le Haut-commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Zeid Ra’ad Al Hussein.

Alors n’en déplaise en France à messieurs Hollande, Valls, Sarkozy et consorts, tétanisés par les propos imbéciles de madame Le Pen (qui vient de se faire rabrouer à juste titre au Québec. Merci aux journalistes et citoyens québécois d’avoir fait œuvre de vigilance morale, eux!), la « crise » des réfugiés est bien plus une crise politique et une « faillite morale » de nos États européens semblant fatigués par la démocratie. Oui la France et l’Europe doivent en prendre leur juste part en garantissant aux demandeurs d’asile la dignité et la sécurité qui leur reviennent de droit. Car qui ne comprend pas que parmi les milliers de polytraumatisés des terribles routes européennes de l’immigration se trouveront peut-être demain quelques dizaines d’individus tellement écœurés par nos égoïsmes nationaux qu’ils deviendront sensibles aux discours de haine de Daech, Al Qaida et consorts?

Ce n’est pas par plus de sécurité et moins de liberté, mais par des valeurs politiques et morales sans faille que l’on lutte efficacement et à plus long terme contre le terrorisme. Oui il faut vaincre l’organisation État islamique, mais pour cela il faut avant tout aider ses meilleurs combattants sur le terrain, les Kurdes. Ce que l’on ne fait pas en offrant un blanc seing à Erdogan qui instrumentalise allègrement la menace de Daech pour éliminer son opposition démocratique kurde en Turquie. Pour cela, il faut ensuite régler une bonne fois pour toute le conflit en Syrie, ce que l’on ne fait pas en laissant en place le dictateur sanguinaire Bachar al-Assad, aidé par l’armée russe et largement responsable de l’essor de l’EI. Pour cela enfin, il faut revoir nos jeux d’alliance dans toute la région pour les conditionner enfin à des critères sérieux en matière de respect des droits humains. Quand est-ce que notre classe politique tirera enfin toutes les leçons des Printemps arabes en arrêtant d’aider des tyrans d’opérette, en Égypte, en Arabie Saoudite, au Qatar et ailleurs au prétexte de la stabilité face à la crainte de l’ « islamisme » et surtout en cessant de leur vendre des armes? Cette politique internationale de gribouille à courte vue qui aide les dictateurs et punit les peuples qui cherchent à les fuir porte en elle le terrorisme « comme la nuée porte l’orage », comme dirait tonton Jean.

Alors que faire à son niveau pour répondre aux attentats? Moi j’ai choisi d’aller m’inscrire dans la plateforme de ma petite commune belge pour aider les quelques réfugiés qui auront la « chance » d’arriver jusqu’ici, d’un point de vue matériel, administratif et juridique. Il s’agit de montrer chacun à son humble niveau, non pas aux terroristes qui sont trop fanatisés pour écouter un discours rationnel, mais au reste du monde, qu’il y a des Européens solidaires, généreux, ouverts et responsables, prêts à aider leurs frères et sœurs en humanité à vivre tout simplement, sans craindre les origines géographiques et culturelles de ces derniers comme vecteurs explicatifs d’un basculement dans le terrorisme, ce qui est juste imbécile, n’en déplaise à la famille Le Pen.

C’est par une élévation de notre humanité et de notre degré de conscience que nous répondrons le mieux aux attentats qui nous endeuillent, pas par l’abandon de nos libertés pour une illusoire sécurité, tous recroquevillés derrière des murs de plus en plus fragiles, qu’ils soient faits de barbelés ou de données numériques comme on nous le promet avec le PNR. Beaucoup trouveront cela naïf et angélique. Je m’en contrefous royalement, parce que ce sont ces valeurs que je souhaite transmettre à ma fille, valeurs dont on aura sans aucun doute grandement besoin dans les temps qui viennent, et parce que ce sont ces valeurs qui peuvent encore donner du sens à l’aventure européenne. Parce que l’Europe sans les droits humains n’est plus qu’un grand marché sans âme et donc sans intérêt. Donc plutôt que de répondre aux terroristes par le désormais fameux #jesuisenterrasse, réaction finalement égoïste et consumériste, sans aucun impact sur le réel et ayant tendance à renforcer les apprentis djihadistes dans leur vision manichéenne et paranoïaque du monde, mieux vaut répondre #RefugeesWelcome, un beau message pascal pour aller dans le sens du Pape François.
Benjamin Joyeux