Pourquoi il est plus que jamais l’heure de protéger les juges et les journalistes


Est-il si difficile de comprendre que sans juges et journalistes indépendants, nous ne sommes plus en démocratie?

Notre système politique et constitutionnel français placé sous le signe de la 5e république est malade. Et ça fait un moment que ça dure! Peu de gens contesteront aujourd’hui cet état de fait. Mais les dernières métastases en train de ravager le corps de notre démocratie risquent bien de lui être fatale si nous n’y prenons pas garde et ne nous montrons pas collectivement à la hauteur des valeurs qu’elle porte en son sein. Or cette campagne présidentielle actuelle, plus qu’aucune autre dans l’histoire récente, est en train d’abîmer dangereusement deux principes fondamentaux sans lesquels il n’existe pas de démocratie: l’indépendance de la justice et la liberté de la presse. Dans l’affaire Fillon, ces deux principes sont intimement liés et tous les deux remis en cause par l’encore candidat de la droite dite « républicaine » d’une façon au départ aventureuse, aujourd’hui plus que périlleuse. Tout part à la base de questions que le satirique hebdomadaire le Canard Enchaîné pose au candidat François Fillon concernant les différentes rémunérations perçues par sa famille lorsqu’il était parlementaire puis Premier Ministre. Pour qui connaît bien ce journal, rien de surprenant ni d’inhabituel de sa part.

Des diamants de Giscard aux avions renifleurs, du sang contaminé aux HLM de Paris, le Canard s’est fait une spécialité tout au long de la 5e république, et en fait depuis cent ans, dans la traque des abus en tous genres des puissants se pensant intouchables, à gauche comme à droite. Son indépendance et son intransigeance sont sa marque de fabrique qui lui garantissent un électorat fidèle. Or face au mutisme du candidat Fillon, les journalistes du Canard ont fait leur travail et ont alors révélé au grand public que ce personnage à l’image d’une probité sans tâche, « probité » qui lui a d’ailleurs permis de gagner haut la main les primaires de la droite et du centre, n’était pas si « propre » que ça. Tant et si bien que la justice décide de prendre le relais et le parquet national financier ouvre une enquête préliminaire dès janvier 2017. Un parquet aux ordres du pouvoir socialiste? Non, un PNF qui a pris sa forme actuelle et vu ses prérogatives élargies suite au scandale politico-financier mettant en cause Jérôme Cahuzac, alors ministre « socialiste » du budget. Qui observe attentivement le parcours d’Eliane Houlette, la magistrate à la tête du parquet national financier depuis 2004, peut l’accuser d’intransigeance professionnelle, mais certainement pas de partialité politique. Alors concernant François Fillon, y a-t-il comme il l’affirme lui même un « assassinat politique » justifiant de faire descendre dans les rues de Paris des milliers de personnes ce dimanche 5 mars? Non, il y a des journalistes et des magistrats qui font leur travail, et le fait d’en appeler à la rue pour remettre en cause cet état de fait est extrêmement grave et dangereux pour notre démocratie, car c’est mettre en péril ET l’indépendance de la justice ET la liberté de la presse. Les électeurs de la droite et du centre qui manifestaient ce dimanche, dont sans aucun doute des lecteurs du Figaro, devraient méditer la devise de ce journal, citation du Figaro de Beaumarchais: « Sans liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ».

Mais malheureusement, il n’y a pas que François Fillon à jouer dangereusement, et parce que ça l’arrange, avec ces principes constituant le socle de notre démocratie. Marine Le Pen en fait autant, en refusant depuis des mois l’accréditation à ses meetings pourtant publics de deux médias particuliers, Médiapart et Quotidien, et en niant aux juges le droit de la convoquer dans l’affaire des assistants parlementaires européens. On en attendait guère mieux de la part de la candidate du Front National, qui malgré sa « dédiabolisation » ne peut guère trop dissimuler sa tradition anti-republicaine. « Bon sang ne saurait mentir! » ajouterait son père. Le gros problème, c’est qu’à ce jour, près d’un tiers des électeurs se disent prêts à voter pour elle.

Beaucoup plus étonnant, cette semaine c’est Emmanuel Macron, pourtant candidat mainstream, et peut être aujourd’hui le principal favori pour accéder à l’Elysée en mai prochain, qui s’est permis de jouer avec la liberté de la presse, en ayant fait sermonner un journaliste de Médiapart qui faisait son travail pendant l’un de ses meetings. Lui devrait méditer cette citation de son paraît-il mentor philosophique Paul Ricoeur: « L’exigence de la justice a sa racine dans l’affirmation radicale que l’autre vaut en face de moi, que ses besoins valent comme les miens. »

Où s’arrêteront-ils? Va-t’on enfin réagir collectivement? Est-il si difficile de comprendre que sans juges et journalistes indépendants, nous ne sommes plus en démocratie? Demandez donc, la prochaine fois que vous allez en vacances en Tunisie par exemple, la différence qu’il y a entre un régime qui garantit ces principes et un autre qui les nie. Dans notre régime présidentiel en fin de vie, la majeure partie du pouvoir politique français est totalement démonétisée et aux aboies, et nos politiques se permettent donc le grand n’importe quoi, forts de la jurisprudence Trump selon laquelle toutes les valeurs se valent désormais, vérités et mensonges, honnêteté et grossièreté, vices et vertues. Nous sommes entrés dans l’ère du PRAF, le plus rien à foutre décrit récemment par le politologue Brice Teinturier, et il semble bien que les juges et les journalistes doivent en être les premières victimes expiatoires.

Sauf qu’il n’y a pas de fatalité en politique, et nous devons refuser avec force cette véritable prise d’otage démocratique sur l’autel de la course au pouvoir. Ce dimanche, il fallait donc manifester, mais à République, pas au Trocadéro. Et pas contre un camp, mais contre la corruption et pour la démocratie, pour la défense des juges et des journalistes, à l’instar des citoyens roumains qui descendent par milliers dans la ruesans flancher depuis un mois pour dénoncer la corruption qui gangrène leur classe politique. Et nous devons refuser notre voix à tout candidat qui ne s’engagerait pas à défendre de toutes ses forces l’indépendance des juges et des journalistes plutôt que de les faire siffler à ses meetings. C’est bien le minimum si nous souhaitons nous montrer dignes d’être qualifiés de Citoyens.

Benjamin Joyeux, Nathalie Laville, Rodrigo Arénas et Edouard Gaudot pour le collectif Citoyens.

tribune publiée le 7 mars 2017 –  http://www.huffingtonpost.fr/benjamin-joyeux/medias-journalistes-juges/